L’incontournable livre de chevet de… Patrick Cargnelutti, co-fondateur du webzine Quatre Sans Quatre

Il est le co-fondateur du webzine littéraire spécialisé en polars et romans noirs, « Quatre sans quatre« . Mais pas que. Egalement animateur de l’émission « Des polars et des notes » sur l’antenne de Radio Evasion et auteur de « Peace and death » (Jigal Polar, 2017), Patrick Cargnelutti publiera un nouveau livre « Successions », aux éditions Piranha, le 17 septembre prochain.

Quel est votre livre de chevet par excellence ?

Mon chevet étant encombré en permanence par de très nombreux romans à lire, il n’y a pas de place pour en conserver un qui serait déjà lu…! C’est un peu une jungle où les jeunes pousses tentent, par tous les moyens, de trouver la lumière au détriment des anciennes. Sans trop réfléchir, quelques livres me viennent spontanément en tête, je les traîne avec moi depuis de nombreuses années et ils ont, sans aucun doute, grandement contribué à me construire : Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline (bien que je préfère Mort à crédit), Brouillard au pont de Tolbiac, de Léo Malet, Sur la route, de Jack Kerouac, ou un recueil tout corné, en Livre de poche, des poèmes de Guillaume Apollinaire… Pour cette interview en particulier, je choisis Le Nom de la rose, le chef-d’œuvre d’Umberto Eco : merveille de finesse, d’intelligence et de construction, c’est à la fois un réquisitoire contre la bêtise, le dogmatisme et un plaidoyer pour la tolérance éclairée.

À quel moment l’avez-vous lu ?

Dès sa sortie en France, en 1982, un ami me l’a recommandé. Je lisais déjà de nombreux polars, Chester Himes, Léo Malet, Dashiell Hammett, Ed McBain et bien d’autres, et comme je suis plutôt curieux de nature, cette enquête dans un monastère au quatorzième siècle m’a intrigué. Son découpage en sept parties, suivant les heures liturgiques des moines, et l’hiver, l’austérité du lieu, une certaine odeur de soufre entourant sa publication ont achevé de me convaincre.

Pourquoi vous a-t-il marqué ?

Ce roman est un univers à part entière, un monde complexe, comme le nôtre ; tout y est symbole, tout y est signifiant. Outre l’écriture extraordinaire d’Eco, la richesse fabuleuse de son vocabulaire et sa reconstitution très minutieuse de cette époque trouble m’ont captivé. Je me suis trouvé aussi perdu qu’Adso, le jeune assistant de Guillaume de Baskerville, dans cette bâtisse et les débats politiques, théologiques et philosophiques qui s’y déroulent. J’ai adoré explorer l’abbaye, haïr l’inquisiteur, apprendre les différentes hérésies et ceux qui y adhéraient, tenter de comprendre les complots, les tactiques politiques des personnages, et l’intrigue « policière » également, bien entendu. J’ai été subjugué par le jeu très fin entre le novice bénédictin et son mentor franciscain, par cette immense bibliothèque labyrinthique, qui est un personnage principal de l’intrigue, par des scènes fabuleuses, telle l’extase d’Adso devant les gargouilles et le statuaire de l’église… J’aurais mille exemples à donner. Le plus marquant est évidemment l’universalité du propos de l’auteur, son actualité, et la lutte contre la censure, la violence des certitudes obtuses et le bien peu de poids de la raison face au fanatisme. Et aussi cette accumulation de crimes dans un temple du savoir afin d’empêcher la consultation d’un livre considéré comme maudit parce qu’il faisait rire.

Quelles sensations a-t-il réveillées chez vous ?

En lisant Eco, on a toujours le sentiment agréable de devenir plus intelligent, puis on s’aperçoit qu’on n’a compris que la moitié, dans le meilleur des cas, de ses propos: cela rend humble. Ce roman donne presque une sensation de vertige devant l’immensité des découvertes à y faire, l’universalité des thèmes abordés dans un lieu, presque totalement clos. Un peu comme des poupées gigognes, ses idées et ses démonstrations sont imbriquées les unes dans les autres et ne se laissent appréhender que par qui s’en donne la peine. Je dirais qu’au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, toutes les sensations possibles surviennent selon les scènes, de l’excitation de la chasse à l’exaltation devant les succès de l’enquêteur en passant par le désespoir face à la toute-puissance de l’inquisiteur…

L’avez-vous lu plusieurs fois ?

Je ne saurais les compter. Je l’ai lu très régulièrement, à peu près au moment des fêtes pendant une bonne dizaine d’années après l’avoir découvert, et je relis parfois encore des passages pris au hasard, juste pour le plaisir de la langue ou de me faire encore surprendre par un détail que je n’avais jamais remarqué.

A paraître le 17 septembre prochain

À qui l’avez-vous prêté ?

À qui, je ne sais plus, mais ils ou elles ne me l’ont pas rendu. J’ai dû le racheter plusieurs fois. Le dernier en date étant un cadeau, l’édition originale, il ne quitte plus ma bibliothèque.

Quel adjectif utiliseriez-vous pour qualifier ce livre ?

Essentiel.

Quelle question auriez-vous souhaité poser à son auteur ?

Ne pensez-vous pas que ce fut une erreur d’accepter que le film de Jean-Jacques Annaud porte le même titre que votre roman ?

Non pas que ce soit un mauvais film, loin de là, mais il est tellement éloigné de la substance même de l’œuvre qu’il est désolant que les personnes ayant vu Sean Connery en Guillaume de Baskerville pensent pouvoir se passer de la lecture du roman. Toute la subtilité des arcanes du livre est absolument impossible à transcrire dans un film, aussi long soit-il.

Et à son éditeur ?

À son éditeur italien alors : comment avez-vous pu, pour des raisons commerciales, oser demander à l’auteur de supprimer les cinquante premières pages du roman que vous trouviez trop hermétiques ? (Umberto Eco refusa ; pour lui, le roman aurait été amputé et la lecture de cette entrée en matière était un effort nécessaire afin d’entrer dans son univers. C’est lui qui gagna, fort heureusement.)

Sans transition, quelle est votre librairie coup de cœur ?

Si c’est possible, j’aimerais en présenter deux. Une des villes et une des champs, ou plutôt des bois…

La librairie Dialogues, tout d’abord, rue de Siam à Brest, et tout particulièrement son rayon « Littérature noire », tenu par Annaïk. Des passionnés, des divans, une cafétéria, des milliers d’ouvrages, voilà ce qui se rapproche le plus, pour moi, d’un véritable parc d’attractions. Et L’Autre Rive, café-librairie, situé au beau milieu d’une superbe clairière à la sortie du bourg très touristique de Huelgoat. C’est une librairie militante, proche de l’écologie, et elle nous offre non seulement de nombreux livres d’occasions et les dernières sorties littéraires, mais aussi cheminée, fauteuils, musique locale très souvent, expositions d’art plastique et de sculptures plus imposantes à l’extérieur, parmi les arbres. Un lieu un peu magique.

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