L’incontournable livre de chevet d’… Emma Périé alias livres_à_lire

Grâce à un parrain libraire, Emma a eu pour habitude, dès l’enfance, de recevoir une avalanche de livres, pour Noël comme son anniversaire. Etudiante, elle flâne des heures durant, envoûtée, dans les rayons « lettres » de la bibliothèque universitaire. Et depuis trois ans, elle partage ses coups de cœur sur son blog, Livres à lire, ainsi que sur ses comptes Instagram et Facebook. Sans jamais s’en lasser. Car, estime-t-elle, lire « c’est comme rencontrer quelqu’un de nouveau, avec ses idées et son parcours. »

Quel est votre livre de chevet par excellence?

J’en ai plusieurs mais celui-ci est spécial à plusieurs titres. Disons qu’il est le seul à ne jamais rejoindre la bibliothèque! C’est L’art de la joie  de Goliarda Sapienza.

A quel moment l’avez-vous lu?

Il m’a été offert par mon père mais je ne sais plus à quelle occasion, il y a déjà bien longtemps. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi il m’avait offert ce livre mais je sais qu’il l’avait lu. Sur le moment, j’ai pensé que c’était sa passion pour la littérature , l’Italie et la Sicile qui avait guidé son choix, maintenant je n’en suis plus si sûre… Je devais être déjà une jeune adulte, en couple. J’avais renoncé, sur ses conseils, à faire un métier dont il pensait qu’il m’empêcherait d’avoir une vie amoureuse stable mais je ne cessais de me dire que ce renoncement me tuait. Modesta est arrivée au bon moment mais, surtout, c’était une héroïne en laquelle je pouvais me rencontrer. C’est très compliqué d’expliciter le lien que j’ai avec Modesta, qui m’a permis d’accepter qu’on puisse être cabossé par la vie physiquement, mais aussi par les manques, les pertes… et ne pas s’appesantir dessus, continuer sans culpabiliser de ne pas se laisser déchirer par ce que l’on porte. Réaliser que, quoi que l’on fasse, on n’est jamais arrivé puisque tout change constamment, qu’il faut sans cesse se réinventer. Modesta c’est tout sauf la zone de confort, probablement parce qu’elle est condamnée au mouvement par la terreur qui la hante de revenir à cette terrible enfance et au sort auquel elle a échappé.

Quels traits de caractère vous plaisent chez Modesta?

Modesta fait ce qu’elle veut. On ne cesse de l’enfermer dans des situations inextricables et, pourtant, elle s’en libère. Puis, elle a un rapport à la sexualité et à la sensualité qui est complètement naturel. Malgré le contexte de sa situation et de l’époque, elle se vit naturellement comme un être sexuel et sensuel, peu importe avec qui: elle va là où la mène son désir. Le plaisir, donner et recevoir, comme celui d’alimenter intellectuellement son esprit, sont pour elle des faims bien plus exigeantes et nécessaires que celle qui viserait à nourrir uniquement son corps.

Parallèlement, elle a des « défauts » qui m’énervent aussi. Ce n’est pas l’héroïne parfaite, même si c’est justement ce que je trouve intéressant.

Je n’aime pas son côté stratégique, calculateur mais je l’accepte parce qu’il est tempéré par de véritables empathie et affection pour les autres, ce qui est rarement le cas chez ces personnages-là. Puis, elle tente quand même d’échapper à un sort abominable: elle aurait des excuses pour se comporter de façon bien plus indigne!

J’ai également du mal avec le fait qu’elle soit une rebelle intériorisée (c’est d’ailleurs grâce à cela qu’elle s’en sort). Pour moi, il lui manque le relief de la violente ardeur des passionarias, elle réfléchit beaucoup. Idéalement, c’est ce que j’aimerais réussir à incarner un jour. Cela doit être très reposant de réfléchir calmement avant d’agir, mais en même temps cela m’ennuie prodigieusement. C’est tout le paradoxe de ma passion pour Modesta. Mais c’est justement parce qu’au final elle ne me ressemble pas, qu’elle m’apporte tant.

Quelles sensations ce livre a-t-il réveillées chez vous ?

Bonne question … La force! Quand j’ai refermé cette lecture, je me sentais invincible. Bien sûr, c’est un sentiment qui ne dure pas, malheureusement, mais je pense souvent à elle quand j’ai un coup de mou, je me dis : « Modesta n’abandonnerait pas… » ou « Modesta ferait ceci… »

Puis, il y a la sérénité que j’éprouve à lire ce livre, je le trouve apaisant. Le rapport obsessionnel de Modesta au savoir, qu’il s’agisse de lire, d’apprendre ou de réfléchir et qui ne se cantonne pas à vouloir seulement comprendre le monde pour être l’égale des hommes, est un sentiment qui me parle beaucoup. Savoir revenir constamment à cet essentiel, dont l’urgence et l’effervescence de la vie quotidienne ne cessent de nous éloigner… Dès que je m’ennuie ou que quelque chose ne va pas, j’entreprends d’apprendre quelque chose de neuf et subitement tout va très bien. Je pense que c’est ce réconfort là que trouve Modesta dès le début de sa vie, cette sérénité que l’on ressent à pouvoir exercer sa réflexion, cette puissance intérieure avec laquelle on fraternise en acquérant du savoir.

L’avez-vous lu plusieurs fois ?

Oui je l’ai lu plusieurs fois car la première fois je n’avais pas voulu le terminer. J’étais tellement amoureuse de Modesta que je ne voulais pas que le livre s’achève. Il me semblait que c’était la seule solution pour la garder avec moi et pour pouvoir y retourner pour lui demander de l’aide. J’ai mis très longtemps (plusieurs années) avant d’accepter de le terminer. Depuis je l’ai relu bien sûr, mais désormais je me cantonne plutôt à certains passages qui me parlent beaucoup, histoire de me les remettre en tête. C’est un livre tellement dense qu’à chaque période de sa vie, on peut y puiser quelque chose de différent qui ne nous avait pas forcément parlé lors d’une précédente lecture. La dernière fois, c’est ce passage sur l’amour et les mots qui a particulièrement retenu mon attention :

« Mais l’amour n’est pas absolu et pas davantage éternel, et il n’y a pas seulement de l’amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré. On peut aimer un homme, une femme, un arbre, et peut-être même un âne, comme le dit Shakespeare. Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le Mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient. Ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie las plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations des siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir, ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. »

A qui l’avez-vous prêté ?

Quelle HORREUR ! Non celui-ci je ne l’ai jamais prêté, il est sur ma table de nuit ou pas très loin depuis tant d’années… C’est vraiment un livre de chevet ! J’ai besoin de sentir sa rassurante présence, et je suis sûre que je paniquerais si je devais le voir partir ailleurs, c’est impensable ! En plus, il est gros et lourd, c’est une excuse parfaite pour ne pas le prêter : il est encombrant donc pas facile à lire, ni à transporter. Je demande pardon par avance à mes copines parce que d’habitude je prête facilement mes livres, mais celui-ci je ne peux pas !

Quel adjectif utiliseriez-vous pour qualifier ce livre?

Féminin. Bien sûr c’est l’histoire d’une émancipation féminine parce que Modesta est une femme qui se libère d’un destin misérable d’une manière exceptionnelle. C’est donc un livre féministe par essence mais sans esprit revanchard sur les hommes (pourtant elle aurait de quoi !). Je cherche le mot juste … C’est pour moi un livre sur l’épanouissement féminin et la nécessité de cultiver la joie en soi. Après, à nous de trouver comment…

Modesta est aussi de tous les combats de son époque : l’évolution politique de la Sicile et l’Italie, le communisme, l’émancipation des femmes. Le récit qui en est fait est aussi profondément féminin, poétique et sensuel et donne à voir une autre lecture de l’histoire, également intéressante pour les hommes.

Quelle question auriez-vous souhaité poser à son auteur ?

Poser de bonnes questions à un auteur qui a déjà tant écrit pour nous faire transmettre quelque chose, c’est un art que je ne maîtrise pas du tout. J’aurais aimé l’écouter sur ce qu’elle aurait eu envie d’aborder spontanément au sujet de son œuvre. Lire m’incite davantage à l’introspection et à la réflexion qu’à la curiosité envers l’auteur. J’ai rarement envie de poser des questions à un auteur, je préfère l’écouter ou le lire.

Mais si… Finalement, à la réflexion, je crois que je lui demanderais d’où elle a tiré tant d’intelligence, de clairvoyance et de sagesse dans sa vision de la vie… J’ai dans ma PAL ses « carnets » parus aux Editions Le Tripode et j’espère bien y trouver des réponses.

Et à son éditeur ?

Comme ce manuscrit a été refusé partout du vivant de Goliarda, je lui demanderais ce qui l’a décidé lui, à le publier.

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